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2026 : L’OSINT A-T-IL UN BIAIS SYSTÉMIQUE PRO-OCCIDENTAL ?

ustration d’un analyste OSINT face à plusieurs écrans comparant sources occidentales, persanes et iraniennes, révélant les biais méthodologiques dans l’analyse du conflit iranien.
Temps de lecture : 5 minutes

Le cas iranien comme révélateur d’une cécité méthodologique

Dans le conflit qui oppose depuis 2026 l’Iran à la coalition israélo-américaine, une conviction traverse l’écosystème OSINT occidental : les outils sont neutres, la méthode est objective, les sources ouvertes parlent d’elles-mêmes. Cette conviction est fausse. Ou, plus précisément, elle est le symptôme d’un angle mort que le conflit iranien vient d’exposer avec une clarté rarement atteinte.

L’OSINT n’est pas une fenêtre transparente sur le monde. C’est une pratique culturelle, linguistique et technologique forgée dans des contextes précis, par des communautés précises, avec des outils conçus pour des environnements précis. Et ces contextes sont, en grande majorité, euro-américains. Ce biais structurel n’est pas une anomalie à corriger en marge. C’est une faille qui conditionne ce que l’on voit, ce que l’on interprète, et ce que l’on manque.

Une discipline dans un contexte particulier

L’OSINT tel qu’on le pratique aujourd’hui est une discipline dont l’architecture intellectuelle et technique a été façonnée par des conflits bien précis. La guerre en Ukraine est un cas d’école : à partir de 2022, des milliers d’analystes indépendants ont suivi les mouvements russes via Telegram, TikTok, des images satellites commerciales et des bases de données ouvertes. Le résultat a été spectaculaire et la méthode a été largement érigée en modèle.

Mais le cas ukrainien présentait des conditions exceptionnellement favorables pour l’OSINT occidental. La guerre se déroulait en grande partie sur des plateformes accessibles et indexées. Les acteurs produisaient massivement du contenu en russe et en ukrainien, deux langues pour lesquelles des communautés d’analystes compétentes existaient déjà dans l’espace académique et journalistique occidental. Les soldats des deux camps utilisent des smartphones reliés à des réseaux sociaux familiers. Et surtout, la grille d’interprétation politique  l’agression russe contre une démocratie coïncidait avec le cadre de valeurs dominant de la communauté OSINT.

Pour l’Iran, c’est autre chose.

Ce que l’espace numérique iranien n’expose pas

Lorsque le régime iranien a coupé Internet à partir du 8 janvier 2026, face aux manifestations massives qui précédaient l’escalade militaire, les images sortaient du pays au compte-goutte. Les connexions satellitaires via Starlink étaient réduites de 80% par des brouilleurs GPS militaires. Ce qui circulait sur les réseaux sociaux occidentaux était soit produit par des acteurs de la diaspora  avec leurs propres cadres de lecture soit généré par l’IA dans les deux camps.

Dans cet environnement, les médias d’État iraniens ont intensifié leurs opérations de désinformation en annonçant des victoires militaires appuyées par des images anciennes ou retouchées. Dix-huit affirmations liées à la guerre et émanant de sources iraniennes se sont révélées fausses selon NewsGuard  mais dans le même temps, des contre-narratifs israéliens et américains exploitaient également des productions visuelles artificielles.

L’asymétrie n’était pas tant entre « vrai » et « faux » qu’entre ce que l’on pouvait vérifier et ce que l’on ne pouvait pas vérifier. C’est précisément ici que le biais pro-occidental se matérialise. L’analyste OSINT formé aux standards de Bellingcat, dont la méthodologie a été construite autour de plateformes anglophones et de sources indexées, dispose de peu d’outils opérationnels pour travailler sur des flux en persan, sur des canaux Telegram non publics, sur des productions de la diaspora irano-américaine, ou sur des forums politiques internes dont la structure sémantique échappe à toute traduction mécanique.

Le biais n’est pas une opinion : c’est une architecture

Il faut ici être précis pour ne pas tomber dans une critique de posture. Le biais pro-occidental de l’OSINT n’est pas l’affaire d’un mauvais vouloir de la part des analystes. C’est une conséquence directe de l’architecture des outils et des communautés.

Les grandes plateformes d’analyse OSINT  de Maltego à Shodan, en passant par les modules de géolocalisation d’images ont été conçues pour des environnements numériques où les métadonnées sont abondantes, les plateformes coopératives, et les langues de travail principalement l’anglais. La communauté Bellingcat elle-même, pourtant référence mondiale, a construit sa réputation sur des enquêtes conduites en anglais, sur des conflits couverts par des médias occidentaux, et sur une posture explicitement alignée avec les valeurs libérales — ce qui lui vaut d’ailleurs d’être accusée par les acteurs adverses d’entretenir une collusion structurelle avec les agences de renseignement occidentales.

La surreprésentation des sources anglophones dans les pratiques OSINT n’est pas un détail. C’est un biais structurel qui conditionne l’interprétation : une information extraite d’un groupe Telegram fermé peut être lue comme une menace sécuritaire par un analyste occidental, et perçue comme un symbole culturel ordinaire par un observateur local. La technique est identique ; le sens produit est radicalement différent.

La couverture médiatique comme miroir grossissant

Cette limite méthodologique est amplifiée par le traitement médiatique du conflit, dont l’OSINT se nourrit et auquel il contribue en retour. La couverture occidentale de la guerre en Iran suit un schéma reconnaissable : d’un côté, la coalition américano-israélienne présentée comme vectrice de stabilité régionale ; de l’autre, le régime iranien décrit presque exclusivement à travers le prisme de la répression politique, de l’islamisme et de l’autoritarisme.

Lorsque les chaînes d’information veulent « donner la parole aux Iraniens », elles font appel à des profils très particuliers : des opposants politiques vivant en Europe ou en Amérique du Nord, dont la lecture du conflit est structurée par des années d’exil et d’engagement anti-régime. Ces voix sont légitimes. Mais elles ne représentent pas l’ensemble du spectre des perceptions iraniennes, notamment celles de la population restée sur place, des classes moyennes urbaines, des minorités ethniques dont les intérêts ne coïncident pas nécessairement avec ceux de la diaspora politique.

L’analyste OSINT qui travaille principalement à partir de sources médiatiques occidentales, de réseaux sociaux en anglais ou de canaux diaspora hérite de cette sélection. Il ne voit pas le conflit : il voit le conflit tel qu’il est accessible depuis une certaine position géographique, linguistique et politique.

Ce que le cas iranien impose comme révision

L’opinion que défend cet article n’est pas que l’OSINT occidental est inutile ou délibérément biaisé. C’est qu’il est partiellement aveugle, et que cette cécité partielle produit des analyses faussement complètes.

Dans un conflit comme celui de l’Iran en 2026, la maîtrise du persan, du dari et de l’arabe n’est pas un luxe académique. C’est une condition opérationnelle. Sans elle, des pans entiers de l’espace informationnel les forums internes, les canaux semi-publics des Gardiens de la Révolution, les réseaux de la diaspora qui servent de relais entre l’intérieur et l’extérieur, restent hors de portée. Ce n’est pas un problème de technologie, c’est un problème de compétence humaine que les outils d’IA ne résolvent pas encore, faute de finesse herméneutique.

Il faut aller plus loin. L’OSINT a besoin d’une autocritique structurelle sur la question du positionnement de l’analyste. Qui produit l’analyse ? Depuis où ? Avec quelles sources d’accès privilégié ? Avec quels angles morts assumés ? Ces questions ne sont pas des questions de philosophie des sciences réservées aux séminaires académiques. Ce sont des questions opérationnelles, directement liées à la qualité du renseignement produit.

Vers un OSINT décentré

Si la pratique de l’OSINT veut être à la hauteur des conflits à venir,  elle devra intégrer trois exigences que le cas iranien rend incontournables.

Premièrement, la compétence linguistique et culturelle comme prérequis non négociable. Analyser un conflit moyen-oriental sans persan opérationnel, c’est travailler avec une main attachée dans le dos.

Deuxièmement, la comparaison systématique des sources avec des productions non occidentales comme par exemple des  médias d’État iraniens, chaînes arabophones régionales et forums internes. Cela ne doit pas être pour les valider ces dernières, mais pour comprendre le récit concurrent et identifier ce que le premier cadre laisse dans l’ombre.

Troisièmement, la déclaration explicite du positionnement de l’analyste : toute note OSINT devrait préciser ses accès, ses angles morts assumés, et les sources auxquelles elle n’a pas eu accès.

Ce n’est pas une posture relativiste. C’est une exigence de rigueur.

L’OSINT a prouvé, de la Syrie à l’Ukraine, une capacité de documentation remarquable dans des contextes qui lui étaient favorables. Le conflit iranien marque peut-être la première grande mise à l’épreuve dans un environnement délibérément hostile à ses méthodes : coupure Internet, brouillage GPS, production industrielle de deepfakes, et acteurs qui ont étudié et retourné les codes de la vérification ouverte.

Ce que cette mise à l’épreuve révèle, ce n’est pas l’échec de l’OSINT. C’est la limite d’un OSINT qui n’aurait pas encore accepté de se regarder en face.

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