Opter pour l’immortalité, en 2021 c’est possible !

Oui vous avez bien lu, pour certains, 2021 serait l’année de la réalisation d’une promesse folle, celle de l’immortalité. Loin des idées issues des fictions audiovisuelles et romanesques de congélation de notre enveloppe corporelle, de conservation de notre âme, Facebook aurait enfin réalisé ce rêve intemporel d’immortalité… numérique. La conquête des marchés du numérique ne suffisant pas aux GAFAM[1], ils défient la mort en se proposant de gérer notre identité numérique post-mortem.

"Qu'adviendra-t-il de mon compte Facebook en cas de décès ?"

Si vous ne connaissez pas cette rubrique de Facebook c’est que vous ne vous êtes pas encore penché·e sur le sujet. Questionnement qui peut paraître déplacé, voire morbide, dans un premier temps, mais qui est pourtant au cœur de notre quotidien au vu de l’omniprésence du digital. Les artistes de tous horizons laissent depuis toujours leurs empreintes sur terre par le biais de leurs œuvres d’art, mais aujourd’hui, grâce au numérique, nous sommes tous en capacité de le faire : tout être humain possédant un ou plusieurs profil(s) sur les réseaux sociaux laisse une trace numérique. Les datas font désormais partie intégrante de notre patrimoine et témoignent de notre passage éphémère sur terre. Les réseaux sociaux ne pouvant pas contrer la mort, ils perdent au quotidien de nombreux utilisateurs. En 2016, la loi Informatique et Libertés (article 85), a été révisée afin de proposer à chaque utilisateur, ainsi qu’à leur entourage, des procédures spécifiques pour la gestion de leur profil en cas de décès. La CNIL veille à la protection de nos données même après notre mort en rendant essentiel le sujet de la « mort numérique ». Les plateformes dites de « réseau social » ont alors été contraintes, dans un premier temps, de proposer des services funéraires à leurs utilisateurs. À noter qu’au vu de leur facilité d’utilisation, ces services funéraires connectés ont très vite fait de l’ombre aux services funéraires dits « classiques ».

© Pixabay - Mélissa Leterrier
© Pixabay - Mélissa Leterrier

Ces nouveaux enjeux mortuaires ont été perçus par Facebook, qui plaça la rubrique mortuaire juste au-dessous de la gestion de notre nom d’utilisateur. Lier notre identité virtuelle, que nous nous créons pour masquer ou valoriser notre identité en ligne à notre identité civile met en avant la gestion habile de Facebook de la construction identitaire numérique décrite par Dominique Cardon[2]. La multiplication de nos profils numériques nous laisse penser que nous maîtrisons notre identité en ligne. Cependant Facebook nous rappelle que cette maîtrise est, et restera illusoire et ce, jusqu’après notre mort. En effet, même si nous contournons les usages de cet objet technique au cours de notre vie, nous resterons soumis à son mode de fonctionnement et ses effets même post-mortem ! [3] Nous ne pouvons ni maîtriser notre profil, ni avoir parfaitement conscience des effets de notre gestion des paramètres sur Facebook, ni empêcher la récupération de nos données à des fins commerciales. Qui vérifiera que nos données ne seront pas revendues ou hackées après notre décès ?

Comment gérer mon compte sur et sous terre ?

Comme toute bonne agence funéraire, Facebook propose à la fois un service de prévoyance et un service de gestion post-mortem. Nous pouvons choisir que notre profil devienne un « profil commémoratif » en nommant un « contact légataire » ou que son ensemble soit supprimé. Lorsqu’aucun « contact légataire » n’est déterminé au préalable du Jour-J, cette décision reviendra à nos proches. Cette dernière, constituant une étape délicate du deuil, est souvent laissée de côté ou oubliée. Madame Vanessa Lalo, psychologue clinicienne spécialisée dans les pratiques numériques, affirme que « supprimer un défunt de ses contacts […] peut aussi être perçu comme le tuer une deuxième fois. »[4]

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© Unsplash - Magnet Me

L’apparition de notre photo de profil dans le fil d’actualité de nos amis ne sera pas la bienvenue durant cette période de deuil. Facebook s’arrange alors, tant altruiste soit-il, d’arrêter l’envoi de notifications d’anniversaire ou d’événement nous concernant entre l’annonce de notre décès et la création de notre page commémorative. Par ailleurs, le réseau social ne souhaitant pas divulguer les secrets de son algorithme détectant la mort d’un de ses utilisateurs, nous pouvons uniquement supposer qu’il croise les données déclarées par les autorités compétentes avec notre non-activité. Il nous est alors recommandé d’avoir une activité régulière sur Facebook afin d’éviter toute prolifération de fake news sur notre vie.

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© Facebook

Une page commémorative est comme une vitrine de nos publications : moments de partage, selfie dans notre jardin une bière à la main, coups de gueule sur les transports ou sur notre ville… Tout sera figé après notre décès. Notre profil deviendra un « autel numérique » permettant ainsi à nos proches de se recueillir sans se déplacer de chez eux, alternative en apparence idéale en période de crise sanitaire. De plus, conserver son patrimoine numérique coûtera moins cher à nos proches puisque Facebook met gratuitement ses services à notre disposition.

Un mur commémoratif n’est pas totalement figé, il continue d’être alimenté grâce à nos amis qui nous identifieront dans leurs publications d’hommage. Il faudrait donc penser, dès maintenant, à leur demander de nous mentionner régulièrement dans leurs publications avant comme après notre mort ? Une autre option est envisageable, si notre compte Facebook reste actif et que nous souhaitons qu’il continue d’être alimenté, nous pouvons également nommer officieusement certains de nos proches comme nos futurs Community Managers[5] (Produire la mort, Virginie Juillard et Fanny Georges, p10, paragraphe 2). Par ailleurs, cela sous-entend également qu’ils pourront consulter nos messages privés. Pensons donc à vérifier avant notre départ, si notre carnet à mots de passe peut être légué ou non.  

Puis-je conserver un lien avec mes proches malgré la distance ?

Même si Facebook propose une solution commémorative à nos proches, leur offre de messagerie instantanée Messenger n’a pas encore été mise au goût du jour. Le lien social permettant aux vivants et aux morts de garder contact entre eux n’est pas encore réalisé ! ;-D En ce qui concerne les textes de deuil rédigés par nos proches en notre honneur, pour que ces derniers puissent adopter au mieux nos codes, nos expressions et nos affinités visuelles, il est préférable de laisser quelques instructions concernant nos pratiques numériques voire même de créer une charte (Garder les morts vivants, revue Réseaux, Fanny Georges, Virginie Julliard, Nelly Quemener et Hélène Bourdeloie, introduction). Mais que se passera-t-il quand nos proches seront eux aussi décédés ? D’ici 2100,[6] Facebook possédera davantage d’utilisateurs décédés que de vivants. Ce réseau connaîtra donc son heure de gloire dans l’au-delà d’ici quelques années.

Pour conclure, grâce à Facebook, nous resterons donc à vie dans le cœur de nos proches, mais aussi dans leur poche.

[1] GAFAM : Google, Apple, Facebook, Amazon et Microsoft sont les cinq les géants du Web dominant le marché du numérique à l’international.

[2] Design de la visibilité, Dominique Cardon, 2008

[3] L’invention du quotidien, Michel de Certeau, 1980 (Théorie du contournement)

[4] Les réseaux sociaux compliquent-ils le deuil ? – Le Point.

https://www.lepoint.fr/societe/les-reseaux-sociaux-compliquent-ils-le-deuil-02-11-2019-2344857_23.php.

[5] Community manager – Intelligence économiquehttps://intelligence-economique.co/community-manager/.

[6] Öhman, Carl J., et David Watson. « Are the dead taking over Facebook? A Big Data approach to the future of death online ». Big Data & Society, vol. 6, no 1, SAGE Publications Ltd, janvier 2019, p. 2053951719842540. SAGE Journals, doi:10.1177/2053951719842540.

Sources

Achache, Gilles. « Internet, les nouveaux territoires de la liberté et de la vie privée ». Tout dire ? Transparence ou secret, Presses Universitaires de France, 2012, p. 7‑15. www-cairn-info-s.fennec.u-pem.frhttps://www-cairn-info-s.fennec.u-pem.fr/tout-dire-transparence-ou-secret–9782130591764-page-7.htm.

Bourdeloie, Hélène. « Usages des dispositifs socionumériques et communication avec les morts. D’une reconfiguration des rites funéraires ». Questions de communication, no 28, 28, Presses universitaires de Nancy, décembre 2015, p. 101‑25. journals-openedition-org-s.fennec.u-pem.fr, doi:10.4000/questionsdecommunication.10069.

Comment signaler le décès d’un utilisateur ou un compte Facebook qui doit être transformé en compte de commémoration ? | Pages d’aide de Facebook. https://www.facebook.com/help/150486848354038?helpref=related&ref=related&source_cms_id=103897939701143

Community manager – Intelligence économique. https://intelligence-economique.co/community-manager/

« Décès et réseaux sociaux : que faire du compte Facebook d’un proche après sa mort ? » SudOuest.fr, https://www.sudouest.fr/2019/11/01/deces-et-reseaux-sociaux-que-faire-du-compte-facebook-d-un-proche-apres-sa-mort-6764857-5166.php

« Décès et réseaux sociaux: que faire du compte Facebook d’un proche après sa mort? » Challenges, https://www.challenges.fr/societe/deces-et-reseaux-sociaux-que-faire-du-compte-facebook-d-un-proche-apres-sa-mort_682256

Garder les morts vivants – REVUE RÉSEAUX – Éditions La Découverte. https://www.editionsladecouverte.fr/garder_les_morts_vivants-9782348037566

Guilhermier, Marine de. « Après un décès, comment gérer les comptes des réseaux sociaux ? » Orange Tendances, 26 octobre 2017, //tendances.orange.fr/societe/actualite-et-debat/digital/article-apres-un-deces-comment-gerer-les-comptes-des-reseaux-sociaux-CNT000000QXqaC.html.

ICI.Radio-Canada.ca, Zone Techno-. « Facebook promet un algorithme plus efficace pour détecter les utilisateurs morts ». Radio-Canada.ca, Radio-Canada.ca, https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1163502/mort-deces-facebook-detection-intelligence-artificielle-algorithme. Consulté le 28 février 2021.

Julliard, Virginie, et Fanny Georges. « Produire le mort ». Reseaux, vol. n° 210, no 4, La Découverte, juillet 2018, p. 89‑116.

JurilexBlog, Par. « La prise en compte de la mort par les réseaux sociaux ». HAAS Avocats, 10 mars 2015, https://www.haas-avocats.com/actualite-juridique/la-prise-en-compte-de-la-mort-par-les-reseaux-sociaux/.

« La mort, un véritable enjeu pour les réseaux sociaux ». LEFIGARO, https://www.lefigaro.fr/actualite-france/2018/10/31/01016-20181031ARTFIG00247-la-mort-un-veritable-enjeu-pour-les-reseaux-sociaux.php

Les réseaux sociaux compliquent-ils le deuil ? – Le Point. https://www.lepoint.fr/societe/les-reseaux-sociaux-compliquent-ils-le-deuil-02-11-2019-2344857_23.php.

Öhman, Carl J., et David Watson. « Are the dead taking over Facebook? A Big Data approach to the future of death online ». Big Data & Society, vol. 6, no 1, SAGE Publications Ltd, janvier 2019, p. 2053951719842540. SAGE Journals, doi:10.1177/2053951719842540.

Pène, Sophie. « Facebook mort ou vif ». Questions de communication, vol. n° 19, no 1, PUN – Éditions universitaires de Lorraine, 2011, p. 91‑112.

—. « Facebook mort ou vif. Deuils intimes et causes communes ». Questions de communication, no 19, 19, Presses universitaires de Nancy, juin 2011, p. 91‑112. journals-openedition-org-s.fennec.u-pem.fr, doi:10.4000/questionsdecommunication.2617.

Qu’adviendra-t-il de mon compte Facebook en cas de décès ? | Pages d’aide de Facebook. https://www.facebook.com/help/memorialized

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Master 2 Influence, Lobbying et Médias Sociaux - Promotion 2021