Interview métier de l’IE avec Arnaud Pechenot-Paillot

Afin d’accompagner les différentes fiches métiers de l’IE, découvrez le parcours et plus concrètement les différents métiers qui ont amené Arnaud Pechenot-Paillot à devenir consultant en développement économique et Intelligence territoriale et blogueur d’Intelligence territoriale.

Bonne lecture !

Sa définition de l’intelligence territoriale pour notre lectorat plus ou moins familier

L’Intelligence territoriale est l’application de la discipline de l’intelligence économique au service des territoires. Elle se traduit par l’organisation innovante, mutualisée et en réseau, de l’ensemble des informations et connaissances utiles au développement, à la compétitivité et à l’attractivité d’un territoire. 

Les enjeux de la mise en place d’une démarche d’intelligence territoriale sont multiples :

  • Maintenir ou approfondir des projets créateurs d’emplois et de richesses ;
  • Anticiper les mutations économiques, notamment les évolutions des marchés, les ruptures et les risques sur les actifs industriels et les savoir-faire clés ;
  • Animer les réseaux d’expansion économique et sociale du territoire ;
  • Promouvoir l’attractivité des territoires.

Il s’agit donc de préserver ou d’accroître le tissu économique du territoire : c’est pleinement le rôle des collectivités territoriales dans le cadre de leur compétence de « développement économique » avec l’appui de l’ensemble des partenaires.

Le parcours d’Arnaud Pechenot-Paillot

J’ai un parcours plutôt atypique. Je ne voulais pas faire des études au départ. 

Issue d’une famille d’agriculteurs, je suis un pur produit industriel. À partir de la licence, je me suis orienté vers la voie de l’alternance afin d’être plus près du terrain avec une licence en maintenance industrielle et un master en management de la Qualité, Sécurité et Environnement. J’ai réalisé ces 3 années un apprentissage en tant que responsable maintenance au sein d’une entreprise d’emballage pharmaceutique en verre. Par la suite, j’ai souhaité continuer vers un mastère spécialisé en Intelligence économique et management des connaissances. 

Suite à ce parcours universitaire, j’ai rejoint l’AFNOR Normalisation pour travailler sur l’influence des normes techniques sur la compétitivité des entreprises et des territoires. 

Ensuite, j’avais pour idée de créer une entreprise. De ce fait, afin d’être confronté aux problématiques des chefs d’entreprises, j’ai donc rejoint une Chambre de Commerce et d’Industrie en tant que conseiller en développement des entreprises dans le but d’accompagner les entrepreneurs dans l’ensemble des phases de la vie de leur entreprise. Puis, j’ai poursuivi dans une agence de développement économique pour amplifier les liens entre les entreprises et le monde académique et de la recherche.

Suite à ces expériences, j’ai rejoint en 2020 la start ’up Economie & Territoire, acteur de la data au service des territoires pour les collectivités, en proposant une solution « prêt à l’emploi »  : l’Atelier économique. 

Consultant en développement économique et consultant en Intelligence territoriale : Rôles

De manière générale, ma principale mission est le déploiement de l’Atelier économique. C’est une solution globale et évolutive au service de l’amélioration économique des territoires. Il se présente à la fois comme :

  • Un observatoire économique avec un annuaire de l’ensemble des entreprises et un outil d’analyse et d’aide à la prise de décision pour les élus.
  • Un outil d’accompagnement des entreprises qui permet de gérer leurs demandes et les offres via un CRM spécifique. Cet outil permet également aux décideurs de bénéficier en permanence des informations sur leurs territoires.
Ses derniers travaux réalisés et problématiques liées

Je réalise plutôt un travail de structuration des données et une contribution à l’enrichissement des fonctionnalités du CRM selon les besoins. Mes outils sont tout d’abord les données (open data, data des collectivités). Avec la stratégie d’ouverture de nombreuses données par les institutions, la donnée devient accessible à tous. 

Par contre, les difficultés sont de les maintenir à jour, de les croiser entre elles et de les exploiter intelligemment dans un objectif bien défini afin d’apporter une valeur ajoutée à nos clients. 

Quelques exemples des derniers travaux réalisés : 

  1. La crise économique liée à la Covid-19

Durant la période du premier confinement (au printemps 2020), j’ai proposé sept indicateurs afin de mesurer l’impact du confinement sur chaque entreprise du territoire. Ces indicateurs ont permis d’identifier les entreprises les plus vulnérables afin qu’elles soient accompagnées en priorité par les collectivités avec la mise en place d’aide telle que les fonds Résilience.

  1. La structuration de filières économiques d’un territoire 

J’ai également proposé la structuration de 24 filières (agriculture, automobile, électronique, commerce, numérique, culture, etc.). Une filière désigne l’ensemble des activités complémentaires qui concourent, d’amont en aval, à la réalisation d’un produit fini. Chaque territoire peut trouver que les entreprises présentent sur son territoire pour chacune de ces filières afin de favoriser la collaboration entre entreprises. Ce travail est disponible directement dans notre solution pour nos clients. La structuration de la filière commerce permet par exemple d’accompagner les collectivités dans les projets de revitalisation des centres-villes en appui aux programmes Petites Villes de Demain (PVD) et Action Cœur de Ville (ACV).

  • Consultant en développement économique

J’accompagne la commercialisation et la mise en place de notre solution chez les clients. Je m’occupe également de former et de répondre aux différentes problématiques d’avancées économiques des collectivités en s’appuyant sur les données et les fonctionnalités disponibles sur notre observatoire économique.

  • Consultant en intelligence territoriale

Ma mission consiste à promouvoir l’impulsion technologique de l’Atelier économique afin qu’il réponde aux différents enjeux de territoires en matières d’exploitation des données et de déplorer de fonctionnalités structurantes pour l’essor économique. L’objectif final pour moi est d’en faire un vrai outil d’intelligence territoriale. 

Suite à mes missions au sein d’une Chambre de Commerce et d’Industrie, j’ai été marqué par la vision assez limitée de l’essor économique, où l’information stratégique était peu exploitée dans la croissance des entreprises et des territoires. C’est à partir de ce constat que j’ai commencé à poser mes réflexions et chercher un moyen de structurer ma vision du sujet. J’ai trouvé qu’un site internet était un bon support pour cela, grâce à sa flexibilité.

Sa définition des différentes notions liées à l’IE et Intelligence économique territoriale

À partir des définitions présentées ci-dessous, nous comprenons alors qu’il s’agit donc de préserver et/ou d’accroître le tissu économique du territoire auxquels s’associent des administrations nationales, des collectivités locales, des universités, des centres de recherche, etc. Le but étant de travailler ensemble dans un objectif commun, d’impulser des projets créateurs d’emploi et de richesses.

L’information est au cœur de l’intelligence territoriale. Je pense qu’il faut voir l’intelligence territoriale comme un processus. Le but est de collecter des informations brutes afin de les transformer en informations façonnées, qui vont devenir exploitables pour toute organisation publique ou privée dans le but d’améliorer sa compétitivité et/ou son attractivité. 

La première étape dans la maîtrise de l’information est la veille. Elle vise à collecter l’information fiable et de qualité dans le but d’observer et d’analyser l’environnement scientifique, technique, technologique, commercial et économique des entreprises et du territoire afin de détecter les menaces et les opportunités de développement.

Pour cela, il est possible de s’appuyer sur : 

  • La veille territoriale : permettre à toutes les institutions publiques (national, régional et local) de valoriser le territoire grâce à une surveillance des acteurs, des initiatives économiques et sociales du territoire. Le but étant d’agir au bon endroit et au bon moment.
  • La veille extraterritoriale : mettre en place une veille en fonction de la stratégie définie par le territoire afin d’anticiper les opportunités, les menaces et en mettant en place des actions de gestion des risques et des actions d’influences.

La seconde étape est la défense des intérêts économiques des territoires. Ce volet défensif consiste à protéger les savoirs et les savoir-faire des entreprises ou d’un territoire par différents moyens. 

  • Propriété intellectuelle : les territoires doivent aider les entreprises dans leurs dépôts de brevets, de marques, de modèles, en participant à la rédaction de normes, ou tout simplement en gardant secrètes certaines « recettes de fabrication ». Pour tout cela, les collectivités peuvent s’appuyer sur les compétences de l’INPI et de l’AFNOR Normalisation.
  • Appellation et indication géographiques : Les territoires peuvent également défendre leurs intérêts à l’aide de label géographique (AOP/AOC/IGP/STG/LR). Ils assurent la reconnaissance et la protection des signes officiels d’identification de la qualité et de l’origine (SIQO) des produits agricoles, agroalimentaires et forestiers.
  • Contre-ingérence : l’État doit intervenir pour lutter contre les ingérences sur les acteurs socio-économiques. La contre-ingérence vise à déceler les intentions adverses en identifiant et en neutralisant toute menace pouvant conduire à des actes hostiles de la part d’autres États, d’entreprises privées concurrentes ou d’individus isolés.

La dernière étape est l’influence, autrement appelée l’attractivité territoriale. L’attractivité d’un territoire peut être définie comme sa capacité à attirer des ressources spécifiques (entreprises, infrastructures, population, etc.) provenant de l’extérieur ou à retenir celles du territoire remis en compétition avec l’extérieur. 

  • Offre territoriale : ensemble de l’offre d’accompagnement à destination des acteurs socio-économiques afin de favoriser leur développement et leur pérennité sur son territoire.
  • Marketing territorial : ensemble des pratiques qui permettent de construire et de développer l’attractivité d’un territoire. Il est donc nécessaire d’accroître au maximum le rayonnement de ses actions dans et au-delà de ses frontières. La finalité est d’attirer le maximum de revenus et de personnes en suscitant l’envie. Elles doivent identifier, étendre et mettre en valeur leurs offres afin d’attirer la ou les demandes ciblées.

Il s’agit alors de préserver et/ou de faire progresser le tissu économique du territoire auxquels s’associent des administrations nationales, des collectivités locales, des universités, des centres de recherche, etc. Le but étant de travailler ensemble dans un objectif commun, de maintenir ou  d’enrichir des projets créateurs d’emploi et de richesses.

Sa vision de la place de l’Intelligence territoriale parmi les démarches, outils et méthodes impulsés en France

La démarche est encore embryonnaire dans les territoires, mais cela va dans le bon sens. La Covid-19 a révélé que bien souvent les territoires ne disposaient pas des informations nécessaires pour agir dans les meilleures conditions en cette période de crise. Aujourd’hui, je vois de plus en plus de collectivités qui souhaitent pallier ce manque par la mise en place d’un observatoire économique afin d’accompagner les développeurs économiques dans l’appui aux entreprises, mais aussi les décideurs territoriaux afin de construire la stratégie pour leur territoire. Cependant, la mise en place d’un observatoire n’est que le début d’une démarche d’intelligence territoriale dans le but de mieux connaître son champ de travail. Il faut ensuite exploiter ces informations intelligemment dans l’objectif d’anticipation et d’expansion du territoire.

Ses recommandations, pour une meilleure souveraineté économique de la France

Tout d’abord, il faut déjà définir une vision de la France et la partager à l’ensemble de nos acteurs publics et privés et aux concitoyens. Car aujourd’hui, nous ne savons même plus quel modèle de société nous avons et surtout lequel nous souhaitons construire. Et sans but précis et défini, une nation régresse.

La crise de la Covid-19 a révélé de nombreuses défaillances de notre souveraineté sur de nombreux domaines qui sont intolérables par rapport aux garanties que doit apporter l’Etat à ses concitoyens. En temps de crise, nous savons bien que nous ne pouvons compter que sur nous-mêmes. 

Être souverain, c’est n’être dépendant d’aucune autre nation pour subvenir à la survie, à la protection de la population et à la défense des intérêts français. Donc, il est primordial d’avoir la maîtrise sur de nombreux secteurs stratégiques comme : 

  • l’agriculture et l’agroalimentaire
  • la santé et le secteur pharmaceutique
  • la défense et le domaine militaire
  • l’énergie
  • l’industrie
  • le numérique et la cybernétique

L’Etat français est très présent sur l’ensemble des secteurs que ce soit en tant qu’acheteur, actionnaire, financeur. Il devrait plus imposer des règles garantissant la souveraineté et le retour de l’argent dépensé dans la création d’emploi, de richesse et des retombées fiscales sur l’ensemble du territoire français. De ce fait, il faudrait recréer un « vrai ministère » de l’industrie avec une stratégie industrielle française à long terme. 

 

« L’industrie a été pour moi, ce qui a été de plus formateur ». Récréer des centres de formation dédiés à l’industrie. Le secteur manque cruellement de main-d’œuvre et de cerveau d’œuvre. Alors, la réindustrialisation de la France ne pourra pas s’effectuer sans le développement des compétences.

Il y a également une nécessité d’établir un changement de mentalité entre les clients et les fournisseurs. Les grandes entreprises françaises considèrent souvent les fournisseurs comme de simples exécutables, au lieu d’en faire un réel partenaire industriel afin de créer de la valeur ensemble. À force de chercher uniquement à baisser les prix, les fournisseurs ne peuvent investir dans les capacités de production, dans l’innovation ou dans l’humain… Même, les acheteurs peuvent mettre en péril leur propre compétitivité, en ne prenant pas en compte les coûts cachés (qualité, délais, etc.).

Dernier point, pour que la souveraineté soit la plus complète, elle doit se jouer à tous les niveaux et avec la participation de tous : 

Premièrement, l’Etat et toutes les institutions, collectivités et organisations financées de près ou de loin devraient intégrer dans la commande publique :  privilégier au maximum des produits et des services fabriqués en France, même si le coût est légèrement supérieur. Quand on y intègre l’ensemble des retombées cachées (emplois, fiscalités) et les coûts cachés (sociaux, environnementaux, etc.), nous créerons de la richesse sur l’ensemble du territoire et nous pourrons être gagnant, même avec un surcoût d’achat.

Deuxièmement, les entreprises françaises de toutes tailles devraient favoriser les produits et services français dans leur politique d’achat. Si elles intègrent l’ensemble des coûts cachés (défaut de qualité, rupture d’approvisionnement, réactivité, perte d’innovation et de valeur ajoutée, etc.) dans leurs achats, il serait bien souvent plus avantageux pour elles, même financièrement, de jouer la carte du « fabriqué en France ».
Dernièrement, « les consommateurs et citoyens » devraient essayer de favoriser les produits et services français. Quand nous achetons à l’étranger, nous enrichissons d’autres territoires et privilégions leurs propres développements au détriment du nôtre. Chaque consommateur-citoyen n’a pas forcément la possibilité de privilégier en permanence « le made in France », en raison du surcoût d’achat et de ses revenus. Mais si les Français privilégient plus la carte française, quand ils le peuvent, sur leur manière de consommer, l’ensemble des parties prenantes du territoire seraient gagnants. Cela soutiendrait des actions bénéfiques pour le développement économique, l’équité sociale et l’impact environnemental sur l’ensemble du territoire français.

Pour conclure, je pense que la France a tout ce qu’il faut pour relever les défis de demain, à condition de recréer un projet français, d’orienter correctement l’argent des Français et d’y mettre une vraie volonté à tous les niveaux pour refaire de notre souveraineté une priorité, qui ne pourra être que bénéfique pour tous les territoires et les Français.

Promotion M1 IE 2021-2022