Latécoère : perte de souveraineté et nouvelle stratégie

Depuis l’affaire Alstom en 2014, la perte de souveraineté industrielle devient un sujet largement discuté dans les articles de presse et les discours politiques. Dans cet article, nous nous pencherons sur le cas de l’entreprise Latécoère, une des plus anciennes entreprises d’aéronautique françaises, récemment acquise par un fonds d’investissement américain. Retour sur l’histoire récente de l’entreprise et les effets de l’arrivée d’investisseurs étrangers.

Fleuron de l’industrie aéronautique française et équipementier aéronautique, Latécoère est un groupe fondé en 1917 par l’entrepreneur français Pierre-Georges Latécoère. Cette  entreprise est notamment spécialisée dans les aérostructures (portes d’avions, fuselages, etc.) et les systèmes d’interconnexion (câblages, harnais, meubles avioniques, etc.). Latécoère a généré 713,1 millions d’euros de chiffre d’affaires en 2019 et travaille en étroite collaboration avec les géants du secteur de l’aéronautique, tel que Dassault Aviation, Boeing, Embraer et Airbus. Latécoère, entreprise historiquement toulousaine, fait partie non seulement des entreprises les plus anciennes du secteur de l’aéronautique français, mais elle est également présente sur le marché à l’échelle mondiale. Retour sur les événements qui ont impacté cette entreprise et sur le nouveau cap qui a été fixé par sa direction.

Difficultés économiques et sauvetage de l’entreprise

Après plusieurs années de difficultés économiques liées aux différentes dettes contractées, estimées à près de 320 millions d’euros, par l’entreprise, Latécoère parvient à sortir de la tempête. En 2015, l’entreprise voit les fonds d’investissements étrangers Apollo Management et Monarch Capital entrer à son capital à hauteur de 25 %. La part des deux fonds est ensuite montée à 37,4 %. Ces derniers permettent donc à l’entreprise de se maintenir à flot et de voir sa dette restructurée par ses créanciers. Ils prennent en effet en charge une partie de la dette et investissent dans l’entreprise via des augmentations du capital.

Nouvelle dimension

Un nouveau tournant a eu lieu pour l’entreprise en 2019. En effet, les deux fonds d’investissement Apollo et Monarch, qui avaient sauvé Latécoère de la faillite en 2015, cèdent 26 % de leur part au fonds d’investissement américain Searchlight Capital. Après le rachat des parts, le fonds d’investissement, lance une offre publique d’achat (OPA) sur l’entreprise afin d’en prendre le contrôle. Par conséquent, Latécoère, une entreprise française depuis plus de 100 ans, passerait sous pavillon américain. Au terme de plusieurs échanges et discussions entre l’État, la direction et le fonds d’investissement, l’OPA est finalement validée par le gouvernement en décembre 2019 et permet au fonds de devenir actionnaire majoritaire de l’entreprise. En effet, à la fin de l’OPA, Searchlight a récupéré 65,55 % des parts.

Nouvelle stratégie

Après l’arrivée des nouveaux actionnaires en 2015, l’entreprise a finalement pu s’aligner sur le marché pour des contrats à court et moyen terme notamment avec Airbus et Boeing. Latécoère affiche de nouveaux objectifs avec comme ambition de moderniser ses usines et équipements, mais également d’augmenter son carnet de commandes. Le rachat de Latécoère par le fonds d’investissement américain Searchlight Capital va permettre à la société d’augmenter ses investissements pour améliorer les capacités de production de l’entreprise et d’affirmer sa présence sur le marché. Les nouveaux actionnaires ont d’ailleurs rapidement investi sur le marché et ont pu profiter de la restructuration du groupe Bombardier, qui fait également face à de graves difficultés financières, pour racheter la branche de câblage du groupe à hauteur de 50 millions de dollars.

Perte de la souveraineté industrielle

L’arrivée d’un nouvel actionnaire et la perte de Latécoère par le gouvernement français ont relancé le débat sur la souveraineté économique et industrielle française et ne sont pas sans rappeler, à une échelle moins importante, le cas d’Alstom. 

Pour rappel, Alstom est une entreprise française spécialisée dans les transports et dans l’énergie. En 2014, la société cède ses activités dans l’énergie au géant américain General Electric pour 12,35 milliards €. La gestion du cas Alstom est régulièrement pointée du doigt comme étant un cas de perte de la souveraineté industrielle française à cause de cette vente. Cette partie de la société représentait une part importante du chiffre d’affaires d’Alstom et était stratégique pour la France. Mais ce qui a vraiment marqué la cession de cette activité ce sont les conditions de la vente. En effet, la pression exercée par le gouvernement américain et le groupe GE, ainsi que les affaires de corruption auxquels ont été liés des cadres d’Alstom dont le PDG Patrick Kron, suscitent la polémique depuis le processus de vente jusqu’à ce jour (Cf. Marianne). Malgré les promesses de création de 1000 emplois et du maintien des emplois actuels en France, General Electric ne tiendra jamais cette promesse et plusieurs plans sociaux ont entraîné de nombreux licenciements (Cf. La Tribune). Le résultat de cette transaction a entraîné une perte de souveraineté à la fois industrielle et économique de la France dans un secteur-clé, des suppressions d’emplois sur le territoire, ainsi que la mise en examen de plusieurs cadres dirigeants du groupe pour corruption.

Au-delà de perdre une entreprise historique de l’aéronautique, c’est une perte de technologie puisque l’ensemble des brevets déposés par l’entreprise et les nouvelles technologies développées passe sous pavillon américain. En effet, Latécoère est considéré à l’heure actuelle comme l’un des pionniers dans le développement du Li-Fi, une technologie de transmission qui passe par la lumière (Cf. le site de l’entreprise).Cependant, les objectifs des nouveaux investisseurs pourraient finalement être mis à mal par le contexte actuel. En effet, le marché de l’aéronautique connaît une forte crise économique liée à la pandémie de la Covid-19 et a déjà vu les principales entreprises du secteur renoncées à leur objectif économique. De plus, le départ de Yannick Assouad, dirigeante de Latécoère, en pleine crise sanitaire et économique ne contribue pas à baisser les inquiétudes émises par les syndicats et certains politiciens. En effet, l’arrivée d’investisseurs étrangers à la tête de l’entreprise a fait apparaître des rumeurs de possibles délocalisations de l’entreprise (Cf. La Tribune). Ce nouvel exemple nous montre une tendance de l’État à céder certaines entreprises qui peuvent avoir un intérêt stratégique à des entreprises ou à des fonds d’investissement étrangers. Les conséquences de ces cessions peuvent être la perte de technologies innovantes ou stratégiques, les délocalisations ou encore les licenciements. Cela nous montrent combien la protection de la souveraineté industrielle est importante et qu’il est nécessaire de mettre en place des outils et des politiques pour la protéger.