Le complexe agro-industriel africain, un secteur stratégique pour le Continent

L’agro-industrie africaine, un secteur stratégique à protéger

En janvier dernier par la voie de son ministre de l’Économie Bruno Le Maire, la France s’était opposée au projet d’acquisition du géant français de la grande distribution agroalimentaire Carrefour par le groupe canadien Couche Tard. Pour justifier son « non définitif”, le gouvernement avait alors invoqué “la sécurité de l’approvisionnement alimentaire protégée par décret”.

En effet, en plus d’être le premier employeur privé de France, Carrefour est aussi le leader du secteur de la grande distribution dans le pays. C’est ce qui fait du Groupe un acteur essentiel d’un secteur stratégique et qui grâce à sa chaîne logistique rodée, assure la distribution et permet d’éviter des pénuries de produits vitaux sur l’ensemble du territoire français.

Au Sénégal, le débat sur une stratégie nationale pour l’industrie agro-alimentaire est ancien. Mais, les manifestations de mars 2021 au cours desquelles plusieurs magasins du groupe Auchan Sénégal ont été cibles d’attaques et de pillages ont remis le sujet au cœur de l’actualité. Le groupe français est présent dans le pays depuis 2014 y rejoignant d’autres enseignes tricolores qui doivent désormais faire face à une nouvelle concurrence locale qui met en avant le fait d’être des enseignes sénégalaises, avec des financements locaux pour jouer sur la fibre patriotique.

La nécessité de définir des “secteurs stratégiques”

L’Afrique fait face à un problème de souveraineté dans plusieurs domaines comme la sécurité, la diplomatie, l’économie ou même la protection de ses données. Cela s’explique par un manque de politique stratégique pérenne comme c’est le cas en France, aux Etats-Unis, en Chine, au Japon ou plus récemment en Russie où l’audit des entreprises nationales par des cabinets étrangers a été restreint. Ces pays ont une plus grande culture de l’intelligence économique et mettent tout en œuvre pour protéger leurs entreprises nationales à travers divers mécanismes comme le Foreign Corrupt Practices Act (FCPA) pour les Américains.

Les pays africains doivent pouvoir, selon leurs intérêts nationaux, définir eux aussi des secteurs stratégiques qui leur sont propres. Le Continent ne dispose pas de géants industriels qui travaillent dans des secteurs de pointe comme la défense, la biochimie, le transport, les hautes technologies, etc. Cependant, il y a bien des secteurs qui ont besoin d’une protection par le développement d’une culture de l’intelligence économique et territoriale. C’est le cas de l’industrie agro-alimentaire “soumise à la forte pression démographique” (BAD, 2018). En 2012, on estimait que 62% des personnes actives sur le continent travaillaient dans l’agriculture ce qui représentait environ 30 % du PIB africain, des chiffres qui tardent à être mis à jour. Avec 60 % des terres arables du monde, l’Afrique a le potentiel de répondre non seulement à ses propres besoins alimentaires, mais aussi à ceux du reste du monde. L’agriculture reste l’un des secteurs économiques les plus importants du continent (Bruzone, 2021).

Au Sénégal, l’agriculture est considérée comme un secteur moteur de l’économie dans le Plan Sénégal Emergent (PSE) qui sert de cadre de référence des politiques publiques sur la période 2014-2035 (ANSD). On estimait à 55 % la part de la population rurale (Rapport ANSD, 2013), l’agriculture représentait 15,8% de son PIB (Banque Mondiale, 2020). Il s’agit donc non seulement de mettre à l’abri cette population qui vit principalement de l’agriculture en saison hivernale et d’une exode massive vers les grandes villes en période sèche, mais aussi d’industrialiser, de moderniser et de professionnaliser les filières agricoles pour qu’elles puissent faire face à la concurrence étrangère. Une telle politique aurait l’avantage de créer des emplois, de sécuriser les productions agricoles et d’assurer une indépendance totale et une autosuffisance alimentaire pour le pays et le Continent plus généralement. Lorsqu’on prend l’exemple de la filière arachidière, le Sénégal figure parmi les six premiers producteurs de la planète. En 2019, il était le cinquième exportateur d’arachide alors que la Chine arrivait en deuxième position. Paradoxalement, l’Empire du Milieu est aujourd’hui le premier pays importateur d’arachides au monde et le premier client du Sénégal.

La protection des filières agricoles, exemple de la SONACOS 

La faillite de la Société nationale de commercialisation des oléagineux (Sonacos) est un cas d’école qui aurait du inspirer une politique de protection économique pour le pays de la Téranga. L’arachide constitue la principale matière première de L’huilerie publique qui est l’un des premiers employeurs du pays. Mais, cette dernière n’a pas réussi à résister à la “concurrence déloyale” des Chinois qui offrent des prix élevés pour le rachat de la production arachidière sans que les transformateurs locaux (SONACOS, COPEOL, WAO, CAIT, etc…) ne puissent s’aligner sur ces prix. En décembre 2020, seulement 4 000 tonnes d’arachides ont été collectées dans le pays par la SONACOS alors que ses besoins industriels étaient estimés entre 200 000 et 400 000 tonnes. Pourtant à la même période, on a noté une augmentation de la production de 20% par rapport à 2019 selon le journal Le Monde. Dans cet article, Modou Diagne Fada, Directeur de la SONACOS explique cela par « un circuit parallèle alimenté par des exportateurs étrangers [qui] proposent des prix rémunérateurs ».  

Les responsables de cette situation sont identifiés comme les chinois, accusés d’avoir bouleversé la filière en achetant à un prix plus élevé la production des agriculteurs. L’Etat du Sénégal a conclu un accord en 2014 avec Pékin, lui ouvrant ainsi son marché. Face à cette situation, le Gouvernement a réagi en créant une taxe sur les exportations d’arachides et une promesse du président Macky Sall de préserver l’outil industriel national”.

La protection du complexe agro-industriel est donc un impératif face à la concurrence notamment chinoise. Des stratégies de protection économique doivent être mises en place par des pays comme la Côte d’Ivoire dans la compétition internationale à l’exportation de cacao, de banane, etc, ou le Nigéria pour sa filière anacardière. Elles passent aussi par le soutien à l’exportation, la modernisation du système de production, la création d’un label de qualité qui puisse être au même niveau que la concurrence internationale en garantissant le respect des standards de sécurité alimentaire. Pour Mouhamed Lamine Bara Lo, consultant en communication politique “L’Etat doit aussi saisir les opportunités internationales pour promouvoir des politiques sectorielles agro-industrielles pouvant assurer une autonomie nationale et une compétitivité à l’export.”

Protéger et appuyer les initiatives locales

Face aux enseignes étrangères, des investisseurs locaux essaient de conquérir le marché de la distribution agro-alimentaire. C’est le cas de l’enseigne sénégalaise EDK créée en 2009 et présente dans les principales villes du pays. Son modèle se rapproche plus de celui des enseignes nord-américaines, avec des stations multiservices (superette, pompes à essence, café et restaurant, boulangerie, etc…) au centre de son offre. Ces stations sont bien placées sur les axes routiers les plus fréquentés comme à la sortie et/ou à l’entrée de Dakar la capitale, de Touba deuxième ville économique du pays, ou Thiès ville carrefour située à une cinquantaine de kilomètres de Dakar ; et concurrencent à la fois les stations Total et les supermarchés Auchan.

Plus récemment, une autre enseigne a fait son entrée sur le marché sénégalais, il s’agit de Senchan, détenue par Rijaal Holding une société d’investissements mise sur pied par des membres de la communauté Mouride, qui affiche de grandes ambitions sur ce marché. L’équipe derrière Senchan est constituée d’experts qui ont une bonne connaissance de la compétition économique internationale et espère jouer un rôle déterminant pour une indépendance stratégique de l’industrie agro-alimentaire. Senchan est un “acteur structurant qui a besoin d’un accompagnement des différentes administrations, l’Etat Sénégalais doit comprendre la fonction stratégique des enseignes nationales” Mouhamed Lamine Bara Lo.

Tout comme Carrefour pour la France, ces enseignes sont créatrices d’emplois à l’échelle nationale. L’intérêt pour le gouvernement sénégalais de s’inspirer du “décret Montebourg” serait la protection d’une industrie à forte valeur ajoutée. Au-delà de la filière arachidière, il y a aussi la filière laitière qui est dominée par des produits venant de l’étranger alors que le pays dispose d’un cheptel qui lui permet d’atteindre son autosuffisance et de limiter ses importations de produits laitiers.

Le secteur de la pêche n’est pas en épargné comme en témoigne un article de Greenpeace publié en avril 2021. En effet, les pêcheurs européens et chinois mieux équipés sont accusés de surexploiter les côtes sénégalaises dans le but de satisfaire la demande de leur propre marché intérieur. Ce qui fait que les pêcheurs traditionnels sénégalais, moins modernisés et équipés ont beaucoup de difficultés à trouver du poisson dans leurs propres eaux nationales. Pourtant, les négociations sur le Brexit qui avaient bloqué sur la question de la pêche, aurait du inspirer l’Afrique à protéger ses eaux poissonneuses.

A l’heure où sa population ne cesse de croître, l’Afrique voit ses besoins alimentaires augmenter avec celle-ci. Lorsqu’on sait que la sécurité alimentaire est gage de sécurité et de stabilité nationale au-delà même des économies que la baisse des importations de produits de premières nécessités pourrait apporter aux africains, ne serait-il pas temps pour les Etats du Continent d’adopter des stratégies long-termistes pour protéger leurs intérêts nationaux ?