Le 23 octobre 2025, la justice française a pour la première fois condamné une entreprise pour greenwashing. Cette entreprise est Total Energies, elle a été condamnée par le Tribunal Judiciaire de Paris pour pratiques commerciales trompeuses. C’est une première mondiale, aucun autre grand groupe pétrolier n’avait été jusqu’alors sanctionné sur sa communication climatique.
Dans cet article, nous allons voir de quelle manière l’OSINT peut contribuer à détecter le greenwashing.
Une première mondiale pour sanctionner le greenwashing
Le Greenwashing, aussi appelé « Eco blanchissement » est le fait de mentir sur la durabilité environnementale de ses produits. En France, depuis le 1er janvier 2023, l’article 12 de la Loi Climat et Résilience oblige les entreprises qui font de la publicité avec les termes « neutre en carbone » à prouver leurs affirmations par des arguments chiffrés et documentés. Il est également possible, grâce à la start up d’Etat Signal Conso (rattachée à la DGCCRF), de signaler les produits qui ont des fausses allégations trompeuses. Par ailleurs, il existe un outil citoyen, l’Observatoire Citoyen de la publicité, qui permet à tout un chacun de signaler les discours publicitaires problématiques dont le greenwashing. Du côté de l’Union Européenne, en mars 2023, la Commission Européenne a lancé un projet de loi appelé Green Claims. Elle a pour but de lutter contre le greenwashing, de mieux informer les consommateurs et de pousser les entreprises à améliorer leur durabilité environnementale. En 2024, 40 % des allégations de durabilité (par exemple « eco-friendly ») sur les produits de l’UE ne reposaient pas sur des preuves. Cependant, cette directive reste encore sous négociation, probabablement dû à l’influence des lobbyistes industriels..
Total Energies a été condamnée à verser 8 000 euros aux trois ONG (Les Amis de la Terre France, Greenpeace France et Notre Affaire à Tous) qui avaient déposé un recours en 2022. Cette somme est dérisoire par rapport au chiffre d’affaires de Total Energiesqui s’élévait à 205 989 093 euros pour l’année 2024.
Le recours des trois ONG visait la campagne publicitaire lancée par Total Energies en 2021. Qu’une partie des accusations ont été retenues, Total n’a pas été condamné pour ses déclarations sur le gaz fossile et sur les agrocarburants. Le Tribunal Judiciaire de Paris a déclaré que les sociétés Total Energies et Total Energies Electricité et Gaz France ont commis des pratiques commerciales trompeuses en ayant diffusé, sur leur site www.totalenergies.fr; des messages reposant sur les allégations portant sur leur « ambition d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 » et « d’être un acteur majeur de la transition énergétique ». Leurs messages ont donc induit en erreur les consommateurs sur leurs engagements environnementaux.
Le Tribunal Judiciaire de Paris a donc ordonné la suppression de plusieurs déclarations présentes sur le site internet de Total Energies. En l’absence de suppression et de la publication du lien vers la décision dans un délai d’un mois, Total aurait dû verser 20 000 euros par jour d’astreinte. Les messages incriminés sont les suivants:
« Notre ambition est d’être un acteur majeur de la transition énergétique tout en continuant à répondre aux besoins en énergie des populations », « Nous plaçons le développement durable au cœur de notre stratégie, de nos projets et de nos opérations pour contribuer au bien-être des populations, en ligne avec les Objectifs de Développement Durable définis par les Nations-Unies. » ainsi que « Plus d’énergies, moins d’émissions: c’est le double défi que nous devons relever aux côtés de nos parties prenantes afin de contribuer au développement durable de la planète et faire face au défi climatique. Nous avons pour ambition de contribuer à atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 ensemble avec la société […] En proposant à nos clients des produits énergétiques de moins en moins carbonés »
En réponse à sa condamnation, Total Energies a publié un communiqué, le 24 octobre 2025, dans laquelle elle déclare que « n’en déplaise à tous ceux qui veulent continuer à nous accuser de « greenwashing » (…) nous sommes fiers de mettre toutes nos énergies au service du quotidien de nos clients, de contribuer à la sécurité énergétique globale, et de participer à la construction du système énergétique de demain ».
Les entreprises qui agissent en faveur de la transition écologique ont tout intérêt à mettre en avant leurs engagements. Acquérir une image « plus verte » leurs permettent d’améliorer leur réputation auprès de leurs clients et de leurs fournisseurs. Cependant, il est nécessaire de le faire en restant transparent, sans avoir recours au greenwashing.
Bien entendu, Total Energies n’est pas le seul groupe à avoir usé de pratiques de greenwashing. Il y a quelques mois, l’association International Right Advocates a déposé plainte contre Tesla en les accusant de mentir à leurs consommateurs sur leur éthique et sur la durabilité de leur chaîne d’approvisionnement.
Les arguments en faveur de la transition écologique utilisés par les entreprises peuvent être « fact-checkés » par l’OSINT.
Détecter le Greenwashing à l’aide de l’OSINT
L’OSINT (Open Source Intelligence ou en français Renseignement d’Origine Sources Ouvertes (ROSO)) désigne les investigations réalisées à partir de sources ouvertes, c’est-à-dire tout ce qui est accessible publiquement. Ces informations doivent être récupérées, traitées et diffusées en respectant le cadre légal. Comme le met en avant le Protocole de Berkeley (Human Rights Center de la faculté de droit de l’Université de Californie à Berkeley & le Haut-Commissariat des Nations Unies aux droits de l’homme (HCDH), 2024)), « on trouve sur Internet un volume croissant de données qui ont été divulguées sans le consentement de leurs auteurs. (…) Bien que ces informations soient à la disposition du public, et donc techniquement considérées comme issues de sources ouvertes, certaines de leurs utilisations finales peuvent tomber sous le coup de restrictions juridiques ou déontologiques ».
L’OSINT facilite la recherche d’informations dans diverses domaines, y compris pour la durabilité car l’OSINT peut être utilisé pour comparer les déclarations des entreprises avec leurs actions concrètes. Ces méthodes sont aussi utilisées en Intelligence économique (IE).
Les entreprises, selon la législation des pays, ont une obligation de transparence sur plusieurs aspects de leur durabilité. Ensuite, certaines données sur l’état de l’environnement et les conséquences du changement climatique sont également disponibles. Ces informations diffusées publiquement permettent de comparer les déclarations des entreprises avec la réalité des faits. S’appuyer sur une méthodologie solide est recommandé. Les Nations Unies fournissent un guide le Berkeley Protocol on Digital Open Source Investigations qui est spécifique aux enquêtes sur des violations présumées du droit pénal international, des droits de l’homme et du droit humanitaire.
De plus, les plateformes gouvernementales de sources ouvertes améliorent les performances ESG (Critères environnementaux, sociaux et de gouvernance) des firmes car elles les motivent à investir sur l’ESG sur le long terme. Elles augmentent la surveillance des parties prenantes ce qui les incite à améliorer leur réputation (étude de C. Xu et Y. Hue (2025)). Selon un travail de l’Université of California Digital Investigations Network les outils en sources ouvertes permettent de compléter les investigations traditionnelles sur les préjudices environnementaux. En effet, grâce aux données collectées, ils permettent de développer des avertissements et des indicateurs de risques potentiels causés par la pollution environnementale et par les dégâts sur l’environnement pendant un conflit.
Encore faut-il avoir accès à ces informations.
Il est important de pouvoir croiser plusieurs sources de données pour déterminer si les allégations commerciales de durabilité sont vraies ou fausses. Par exemple, Nota Climat créé par Elsa Chai et Vincent Pappolla, ensuite devenu OpenClimat, comparait les données sur la RSE de l’entreprise avec son évolution sur 5 ans et avec les scénarios du GIEC afin de lutter contre le greenwashing. Autre exemple, en 2020-2023, l’équipe de recherche du projet Green Consumption Assistant (Felix Biessman, Tilman Santarius, Maike Gossen) a développé une base de données GreenDB pour permettre aux consommateurs de trouver les informations sur la durabilité des produits. Ils se sont appuyés sur la crédibilité du label de durabilité (vérifié ou non par une partie-tiers) et sur la crédibilité des critères d’évaluation du label. La base de données Mapeo permet d’organiser et de visualiser les informations sur les préjudices environnementaux.
Zoom sur les outils OSINT pour investiguer le greenwashing
Pour investiguer les pratiques de greenwashing, il existe plusieurs ressources.
Tout d’abord, il est possible de s’appuyer sur des rapports publics. Anciennement appelé le Rapport Sociétale des Entreprises (RSE) jusqu’en 2017, la Déclaration de Performance Extra-Financière (DPEF) permet d’obtenir des informations sur l’entreprise. Il contient l’aspect social, l’aspect économique et environnemental, et l’aspect sociétal (norme ISO 26000). Il est obligatoire de la publier pour les entreprises cotées en bourse et avec un chiffre d’affaires supérieur à 100 millions d’euros ou avec une masse salariale supérieure à 500 employés (Loi Grenelle II). Il peut également être pertinent de consulter le Plan de de vigilance de l’entreprise. Sherpa, TerreSolidaire et Business & Human Rights Resource Centre les ont répertoriés sur Le Radar du Devoir de Vigilance. Au niveau international, il existe les Rapports EIRS (Environnemental Impact Reports).
Également, les décisions ou sanctions des autorités peuvent apporter des éléments sur l’antécédent de l’entreprise. Par exemple : The Netherlands’ Authority for Consumer Markets (ACM) a sanctionnée H&M pour pour allégations commerciales trompeuses. Le rapport de la International Centre for Criminal Law Reform and Criminal Justice Policy in Canada a permis d’expliquer comment les chaînes d’approvisionnement mondiales des pays exploitant les ressources exposent les communautés vulnérables de divers pays à des dommages environnementaux, surtout dans les pays où il y a une large corruption gouvernementale. Des sources issues de la presse (nationale, spécialisée régionale ou locale), comme Financial Times et Fierce Pharma ont été utilisées dans le cadre d’un projet de recherche sur les sources ouvertes et l’ESG avec Mettle Capital (entreprise) et Brunel University of London. La presse locale peut permettre d’analyser la perception de l’opinion public sur une entreprise dans le territoire et si les critiques portent sur des enjeux de responsabilité environnementale. Une autre ressource très utile, le Global Atlas of Environmental Justice recense les mouvements sociaux et les conflits en lien avec des sujets environnementaux.
Réaliser une veille (effectuer régulièrement des recherches sur un sujet pour se tenir à jour sur l’actualité de son sujet) sur les moteurs de recherche est conseillé. Des chercheurs de l’Environmental Investigation Agency, ont utilisé des mots clés spécifiques et une machine virtuelle (une machine virtuelle est une reproduction d’un ordinateur physique) afin d’accéder à des sites chinois pour enquêter sur un trafic de léopards en Asie. Ils ont révélé que ces léopards étaient exploités pour produire des produits de médecine traditionnelle.
Les réseaux sociaux peuvent également se révéler être des indicateurs lors d’enquêtes sur le greenwashing. Des photos publiées sur Instagram ont été utilisées par Privy Council pour bloquer la construction d’une piste d’atterrissage à Antigua-et-Barbuda. En analysant des images et vidéos publiés sur des plateformes en ligne, puis en les reconstituant à l’aide de la 3D et de la photogrammétrie, le Febrayer Networkd et le Forensic Architecture ont pu reconstituer l’explosion du port de Beyrouth (Liban) en 2020.
Pour finir, la boîte à outils d’investigation numérique de BellingCat (groupe international indépendant de chercheurs, d’enquêteurs et de journalistes citoyens qui réalisent des enquêtes grâce aux données en sources ouvertes et aux réseaux sociaux) répertorie plusieurs bases de données. L’analyse d’images satellites est utile pour observer l’évolution de l’étendue des forêts et de surveiller des zones préservées (par exemple Global Forest Watch et Amazonia Socioambiental). Il existait également l’Osint Forest Tracker, qui utilisait les données du Satellite Sentinel 2 avec Google Earth. Exploiter les données géospatiales permet de localiser un événement et de connaître sa temporalité.
Illustration : « Sustainability » par Dr. Matthias Ripp, CC BY 2.0

