2026 Analyse OSINT : L’Europe et les instituts Confucius

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Cartographier l’influence sans la voir : et ce que les sources ouvertes révèlent malgré tout

Dans le débat européen sur l’ingérence étrangère, les opérations russes de désinformation et les plateformes chinoises comme TikTok concentrent l’essentiel de l’attention analytique. Pourtant, un dispositif d’influence beaucoup plus ancien, mieux documenté, et paradoxalement moins traité par l’OSINT européen, continue d’opérer dans les campus universitaires du continent : les Instituts Confucius (IC), implantés depuis 2004 par le gouvernement chinois dans les établissements d’enseignement supérieur européens.

Ce n’est pas un sujet théorique. C’est un fait documenté par des rapports parlementaires français et européens, des alertes de services de renseignement nationaux, et un mouvement de fermetures progressives qui dessine en creux la carte de ce que les gouvernements européens ont progressivement reconnu comme une menace réelle. C’est aussi un cas d’école pour l’OSINT : l’influence y est partiellement visible en sources ouvertes, mais la partie immergée ce qui se passe à l’intérieur des cours, des réunions, des programmes  reste structurellement opaque.

Le dispositif : architecture officielle et réalité opérationnelle

Les Instituts Confucius se présentent comme des centres culturels à but non lucratif, dont la mission est d’enseigner le mandarin et de diffuser la culture chinoise, sur le modèle des Alliances françaises ou des instituts Goethe. Le premier a ouvert ses portes en 2004 en Corée du Sud. À leur apogée, on comptait environ 550 instituts dans plus de 160 pays.

Ils fonctionnent selon un modèle de copartenariat : une université hôte européenne accueille l’institut dans ses locaux, tandis que le financement, les enseignants et les manuels pédagogiques sont fournis par le Hanban  le Bureau national pour l’enseignement du chinois langue étrangère, rattaché au ministère chinois de l’Éducation. En 2020, le Hanban a été rebaptisé « Centre pour la coopération et l’échange linguistique » (CLEC) du ministère de l’Éducation, et une fondation para-publique, la Chinese International Education Foundation (CIEF), a officiellement pris en charge la tutelle des instituts. Ce changement de nom, analysé en détail par la National Association of Scholars, n’a modifié ni les structures de financement ni les contraintes programmatiques. La forme a changé ; le fond est resté.

La première alerte documentée sur la nature réelle de ces instituts ne vient pas d’une ONG de surveillance, mais d’un responsable du Parti communiste chinois lui-même. En 2009, Li Changchun, alors responsable de la propagande au sein du Bureau politique, déclarait sans ambages que les Instituts Confucius constituaient « un outil très précieux pour répandre la propagande à l’étranger ». Cette déclaration, citée par de nombreux rapports ultérieurs, constitue en elle-même un signal OSINT de premier ordre : la source primaire est la partie adverse.

Ce que les sources ouvertes européennes documentent

Couche 1 : Les rapports parlementaires. En France, le rapport de la mission d’information sénatoriale conduite par André Gattolin, déposé le 29 septembre 2021 sous le titre Mieux protéger notre patrimoine scientifique et nos libertés académiques, constitue la source primaire la plus solide disponible en français. Il identifie la Chine comme « l’État le plus en mesure de conduire une stratégie d’influence globale et systémique » sur le monde académique, et consacre un chapitre entier aux Instituts Confucius. Il cite notamment l’annulation à Sciences Po d’une conférence du dalaï-lama en septembre 2016, consécutive à des pressions de l’ambassade de Chine, ainsi que des cas documentés d’autocensure dans plusieurs établissements partenaires. Le sénateur Gattolin relevait par ailleurs un « changement d’orientation vers les zones portuaires, les centres de recherche militaire et technologique, les écoles de commerce » — signal d’un glissement du soft power culturel vers une logique d’intelligence économique.

Couche 2 : L’IRSEM. Le rapport Les opérations d’influence chinoises : un moment machiavélien, publié en septembre 2021 par Paul Charon et Jean-Baptiste Jeangène Vilmer pour l’Institut de Recherche Stratégique de l’École Militaire (ministère des Armées), synthétise les mécanismes d’influence du Parti-État dans les universités. Il documente l’utilisation d’étudiants chinois comme relais de surveillance sur les campus, les pressions exercées pour modifier le contenu des cours, et la logique de « fusion civilo-militaire » qui sous-tend les partenariats académiques avec des universités proches de la défense.

Couche 3 : Le Parlement européen. En mars 2022, dans une résolution adoptée par 552 voix pour, 81 contre et 60 abstentions, le Parlement européen a appelé les États membres à « reconsidérer la coopération des universités européennes avec les instituts Confucius, des plateformes chinoises de lobbying ». Ce vote constitue un signal institutionnel fort, traçable en sources ouvertes sur le site europarl.europa.eu.

Couche 4 : Les services de renseignement nationaux. En Belgique, la Sûreté de l’État a alerté publiquement sur le rôle des Instituts Confucius comme « vecteur de la propagande et de l’ingérence chinoise » dans les universités, en réponse à des questions parlementaires. Cette alerte, relayée par des députés du parti Ecolo en juillet 2023, est consultable dans les archives parlementaires belges — une source ouverte institutionnelle rarement exploitée par les analystes OSINT francophones.

Couche 5 : La cartographie des fermetures. La plateforme In the Name of Confucius recense les fermetures mondiales : en 2024, 137 universités et institutions avaient rompu leurs liens avec les IC, entraînant la fermeture de 130 instituts. En Europe, la Suède a été le premier pays à les éradiquer intégralement de son territoire, au printemps 2020. La Belgique, le Danemark, la Norvège et la Finlande ont suivi entre 2019 et 2022. L’Université de Liège a fermé son IC fin décembre 2023. La Pologne a fermé deux de ses six instituts entre 2022 et 2024. En revanche, selon le China Observers EU, environ 190 IC subsistaient dans les pays de l’UE à la même période — signalant une géographie de la réponse très hétérogène selon les États membres.

Le mécanisme d’influence : ce que l’OSINT peut inférer

La question centrale n’est pas de savoir si les IC exercent une influence cela est documenté. Elle est de comprendre par quels mécanismes cette influence opère, et ce que l’OSINT peut en tracer.

L’autocensure structurelle est le mécanisme le mieux documenté. Le rapport Gattolin cite directement un enseignant français travaillant en lien avec un IC : « Si je voulais parler du Tibet au sein de l’Institut Confucius, cela risquerait de poser des problèmes. » Le directeur français de l’Institut Confucius d’Angers reconnaît lui-même à L’Orient-Le Jour qu’il y a « des sujets à éviter », les « 3T » (Taïwan, Tibet, Tiananmen), Hong Kong et les Ouïghours. Ce n’est pas une pression explicite : c’est une contrainte intériorisée, que le sinologue Maurizio Scarpari, auditionné par le Sénat, formule ainsi : « l’autocensure est la condition sine qua non de la relation avec la partie chinoise ».

Le contrôle des manuels constitue une deuxième couche d’influence. Les programmes et manuels pédagogiques sont validés par le gouvernement chinois avant utilisation, sans que les établissements hôtes disposent toujours des compétences internes pour en évaluer les biais. Le rapport sénatorial cite le cas de manuels qualifiés de « révisionnistes » par un expert auditionné, notamment sur la réécriture de la guerre de Corée.

Le glissement vers les zones stratégiques est le signal le plus récent et le plus préoccupant du point de vue de l’intelligence économique. André Gattolin documentait en 2021 une réorientation des partenariats IC vers les campus hébergeant des laboratoires de recherche duale ,défense, énergie, aéronautique. Ce glissement est partiellement traçable en OSINT : les conventions de partenariat entre universités françaises et institutions chinoises sont parfois disponibles dans les journaux officiels ou les comptes rendus de conseils d’administration universitaires publiés en ligne.

Le rebranding : l’angle mort de l’analyse européenne

Le phénomène le plus sous-analysé en Europe est celui du rebranding. Aux États-Unis, où 104 des 118 IC ont été fermés sous pression législative, la National Association of Scholars a documenté dès 2022 qu’au moins 28 universités avaient remplacé leur IC par un programme équivalent sous une nouvelle dénomination, et que 58 maintenaient des liens étroits avec leur ancien partenaire chinois.

En Europe, la dynamique est similaire mais moins documentée. L’Université Palacký de République tchèque a fermé son IC en 2023, mais a simultanément signé un nouvel accord avec la Beijing Foreign Studies University, l’institution qui pilote une grande partie des IC en Europe. La forme institutionnelle a disparu ; le lien avec l’appareil d’influence chinois demeure.

Ce phénomène est particulièrement difficile à tracer en OSINT car les nouveaux accords ne portent pas le label « Institut Confucius ». Ils apparaissent sous des appellations génériques, centres d’études chinoises, programmes d’échange linguistique, chaires de sinologie, qui ne déclenchent pas les mêmes alertes analytiques. C’est précisément ici que réside l’angle mort structurel : la fermeture d’un IC est un événement visible et médiatisé ; son remplacement par un dispositif équivalent est un non-événement documentaire.

Ce que ce cas impose comme révision méthodologique

L’analyse OSINT des Instituts Confucius révèle une tension que l’on retrouve dans d’autres dossiers d’ingérence : la partie la plus visible du dispositif, l’existence des instituts, leur implantation, leurs fermetures est traçable et bien documentée. La partie la plus opérationnellement significative, ce qui se passe dans les cours, les échanges informels, les pressions sur les chercheurs ne laisse que peu de traces dans les sources ouvertes.

Cela implique trois ajustements pour l’analyste.

Premièrement, exploiter les sources institutionnelles européennes peu utilisées. Les alertes de la Sûreté de l’État belge, les questions parlementaires françaises à l’Assemblée nationale et au Sénat, les comptes rendus des conseils d’université disponibles en ligne constituent des sources ouvertes de premier ordre, rarement croisées dans les analyses OSINT francophones.

Deuxièmement, surveiller les substitutions plutôt que les fermetures. Dans la prochaine phase du dossier IC en Europe, le signal pertinent n’est plus l’annonce d’une fermeture, c’est la signature d’un accord de remplacement avec une université chinoise partenaire du dispositif Hanban/CIEF. Cela requiert un suivi régulier des journaux officiels, des communiqués universitaires et des bases de données de partenariats institutionnels.

Troisièmement, déclarer les limites de la méthode. L’OSINT permet de cartographier l’infrastructure de l’influence les implantations, les partenaires, les flux financiers déclarés. Il ne permet pas, seul, de mesurer l’effet de cette influence sur la production intellectuelle des chercheurs concernés. Cette limite n’invalide pas l’analyse ; elle en définit le périmètre honnête.