Suspension de France 24 au Burkina Faso : l’accès à l’information est-il menacé au Sahel ?

Temps de lecture : 3 minutes

Le gouvernement burkinabé a annoncé le 27 mars dernier via un communiqué officiel la suspension dans le pays du média France 24. La raison avancée par Ouagadougou est la diffusion par la chaîne française d’une interview inédite du chef d’Al-Qaïda au Maghreb Islamique (AQMI) le 6 mars 2023. Cependant, cette annonce n’a rien d’un fait isolé. En effet, la station de radio française RFI a eu droit au même sort quelques mois auparavant, le 3 décembre 2022 pour avoir « diffusé de fausses informations et des manquements graves » selon les autorités.

Ces décisions sont néanmoins à comprendre dans un contexte plus général de désengagement militaire français de la région motivée par un ressentiment grandissant à l’égard de Paris. C’est ainsi qu’un convoi militaire français s’est retrouvé bloqué plusieurs jours au Burkina Faso le 21 novembre 2021 alors qu’il se rendait au Niger depuis la Côte d’Ivoire.

Ces deux médias appartiennent au groupe France Médias Monde détenu par l’Etat français. Ainsi, France 24 est la première chaîne d’information internationale en Afrique francophone et au Maghreb. RFI fait partie des 5 radios les plus écoutées quotidiennement en Afrique francophone. Ainsi, la disparition de ces médias dans le paysage de l’information laisse un vide, ce qui provoque un fort sentiment d’inquiétude parmi les journalistes burkinabés.

Dans cette même logique, deux correspondantes françaises du « Monde Afrique » et de « Libération » ont été expulsées du pays le 1er avril 2023. Cependant, aucun motif n’a été avancé, ces expulsions venant illustrer le recul majeur de la liberté d’informer que connaît actuellement le Burkina Faso.

Impuissant face à la prolifération de la menace djihadiste dans le nord du pays, certains acteurs de la société civile au Burkina Faso se posent la question dans cet article de savoir si le président Ibrahim Traoré ne cherche pas en réalité à détourner l’attention. Ainsi, le journal burkinabé Wakat Séra déplore la suspension de France 24, tout en soulignant les « conditions exorbitantes du droit commun, s’exonérant de tout respect des procédures ».

Un précédent malien équivoque

Moins d’un an après son arrivée au pouvoir à la suite d’un coup d’Etat, le président de la Transition de la république du Mali Assimi Goïta a pris la décision de suspendre définitivement France 24 et RFI le 27 avril 2022. Alors qu’elles étaient déjà suspendues depuis le 17 mars 2022, Bamako accusait les médias français de diffuser des désinformations, notamment après avoir relayé un rapport de l’ONG Human Rights Watch accusant des soldats maliens d’exactions à l’égard de civils.

A lire, la revue du livre « Les Moujiks, la France dans les griffes des espions russes ».

Il est difficile de ne pas faire un parallèle avec l’interdiction des médias russes Russia Today (RT) et Sputnik en France puis en Europe le 2 mars 2022, à la suite de la guerre en Ukraine débutée quelques jours plus tôt, le 24 février 2022. Alors que Moscou par l’intermédiaire de la société militaire privée Wagner s’est fait le premier soutien de la junte au pouvoir à Bamako, cette décision a permis de réaffirmer la défiance de l’exécutif en place à l’égard de l’Elysée. Ces événements interviennent en outre en plein désengagement français du Mali qui prendra fin le 15 août 2022 avec le départ du dernier contingent de la base militaire de Gao.

Reporter Sans Frontières tire la sonnette d’alarme

Cette décision est une nouvelle atteinte à la liberté d’informer au Burkina Faso. Nous condamnons fermement cette suspension sans préavis, qui intervient quelques mois après l’interdiction de RFI et qui pénalise encore un peu plus les citoyens Burkinabés, qui se retrouvent privés d’un autre moyen important d’information. Dans l’intérêt de tous et au nom du droit à une information pluraliste, cette décision doit être annulée immédiatement et l’antenne de France 24, comme celle de RFI, rétablies.

C’est avec ces mots que Sadibou Marong, directeur du bureau Afrique subsaharienne de RSF, a condamné dans un communiqué la décision prise par Ouagadougou.

L’ONG internationale française Reporter Sans Frontières œuvre pour la défense de la liberté de la presse. De nature prolifique, elle propose notamment chaque année un classement des pays dans le monde avec une note qui se décline en différents indicateurs. Pouvant remonter jusqu’en 2002, cela nous donne ainsi une idée de l’évolution de la liberté de la presse dans le monde sur plus de 20 ans. Dans l’intervalle 2021-2022, le Burkina Faso a perdu 3,71 points et 4 places dans le classement. Sur la même période, le Mali fait une chute plus vertigineuse en perdant 12,02 points et 12 places, pour arriver 111ème sur 180.

Cette atteinte à la liberté d’informer semble être le symptôme d’un processus plus profond qui se met en place et se diffuse dans la région. De nombreux journalistes n’hésitent pas à faire part de leur crainte face à la dérive autoritaire que prennent les pouvoirs politiques, notamment au Burkina Faso et au Mali. Nourri par une dégradation de la situation sécuritaire, un enlisement de celle-ci laisserait présager la dégradation de l’accès à l’information au profit d’un contrôle toujours plus accru des pouvoirs politiques en place.

Pour aller plus loin, vous pouvez lire cet article « L’ingérence russe en Afrique : vers un affaiblissement de l’influence française ? ».